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Interview Kissewon :

Kissewon: artiste peintre
 - Auteur(s) : Texte: Nounours; Photos: Jérôme Baudin

Si la musique hip-hop est depuis toujours étroitement liée au mouvement du graffiti et au street art, l'art graphique peine à s'acoquiner plus concrètement avec le reggae.
Peu connu du public, ce type d'art s'invite pourtant bel et bien dans l'univers reggae.
Le Garance Reggae Festival qui se tenait en juillet dernier tentait de rappeler ce fait, notamment avec un stand dédié à l'artiste Fluoman, peintre rasta auteur de magnifiques œuvres fluorescentes.
Aussi, ceux qui étaient à ce festival ont forcément vu une affiche ou eu entre les mains un flyer avec un magnifique portait peint de Gregory Isaacs.

Il s'agissait de l'annonce de l'exposition en ville d'un artiste incroyable: Kissewon.

L'exposition de ce français vivant en Jamaïque vous transportait en un clin d'œil.
Dans le cadre feutré et apaisant de la cave Mallet, on découvre une cinquantaine d'œuvres plus sublimes les unes que les autres.
Côté artistes, toutes les générations sont représentées: du portrait de
Vybz Kartel avec l'inscription 'Gaza Thug' sur sa casquette à celui de Coxsone, représenté dans son studio, majestueux et presque vivant.

Côté paysages, c'est une vraie visite de l'île qui nous est offerte, avec des scènes de vie représentées avec un réalisme saisissant, de la partie de dames entre amis aux enfants en uniforme en route pour l'école.
On ne peut s'empêcher de remarquer également,  avec un plaisir difficile à dissimuler- la faute au sourire béat qui se force un passage sur votre visage- la toile représentant une route avec au premier plan, accrochée à un poteau, une pancarte promouvant le 'Champions in Action 1994 -
Cocoa Tea - John Holt'. Irrésistible…

Rencontre avec un artiste pas comme les autres:
 
Nounours: Tout d'abord peux-tu te présenter?

Kissewon: Je m'appelle Kissewon, je suis artiste peintre plasticien et je fais de la peinture depuis bientôt 17 ans. Je fais des dessins, de la peinture sur toile, je peins sur les murs aussi, sur le bois, sur fer, sur tout type de matières. Je présente à la salle Mallet de Bagnols-sur-Cèze, pendant le Garance festival, une exposition sur les artistes reggae et sur la vie quotidienne en Jamaïque, avec des scènes de l'endroit où je vis, qui est à Boscobel à St Mary, dans le nord de l'île. J'ai alterné des portraits de grandes figures du reggae, historiques et actuelles.  Au milieu j'ai mis des paysages et des scènes de vie typiques, pour que chacun puisse rentrer dans le tableau et se raconter l'histoire, les tableaux de scène de vie sont assez édifiants, j'invite vraiment les gens aux côtés des yardies qui sont représentés sur ces tableaux  et à faire leur propre histoire.

Comment as-tu fait tes débuts dans la peinture, es-tu passé par une école d'art?
En fait je suis autodidacte, j'ai appris par moi-même mais j'ai quand même beaucoup travaillé en recevant des conseils d'amis peintres depuis tout petit et puis j'ai été voir pas mal de peintures, je me suis intéressé aux techniques des maîtres classiques etc... Et puis surtout j'ai travaillé, travaillé, travaillé …

Peux-tu retracer ton parcours, de tes débuts en France à ton installation en Jamaïque?
J'ai commencé à exposer à 18 ans, j'ai lié mes voyages à ma peinture parce que c'était plus intéressant pour moi. J'avais passé beaucoup de temps à apprendre à dessiner, j'ai été un petit peu bloqué dans un atelier, donc j'avais ce fort désir de parcourir la Terre, de voir du paysage, donc j'ai voyagé, et j'ai ramené des expositions que j'ai présentées un petit peu partout, d'abord en France puis en Afrique, au Sénégal surtout... A un moment donné j'ai réalisé que j'avais été à plein d'endroits mais pas encore en Jamaïque;

Coïncidence heureuse, un jour, je fais une exposition en France, une jeune femme rentre, on discute , elle me dit qu'elle est jamaïcaine, on sympathise donc elle m'invite plus tard en Jamaïque, j'y vais et je fais deux mois là-bas en sa compagnie, en touriste quoi. J'ai découvert cette petite île, la toile qui est là (il en désigne une) c'est vraiment la première impression que j'ai eu de la nature jamaïcaine, beaucoup de matière, beaucoup de recherche, ça m'a fait comme une belle femme, cette île m'a séduit ! Le frère de la jeune femme chez qui j'étais venu était bijoutier donc on a monté un petit projet ensemble et j'ai pu exposer dans une galerie à Kingston.

Justement quel a été le retour des gens sur place?
Si tu veux, mon expo à la galerie Revolution à  Kingston  a très bien marché pour moi dans le sens où il y a des jamaïcains (et des expatriés aussi) qui sont venus la voir,  à qui ça a plu et qui sont partis avec des œuvres, des œuvres que je n'avais pas faites en Jamaïque, mais en France ou au Sénégal. C'était donc très intéressant de présenter des œuvres qui avaient été faites ailleurs et de me retrouver à en parler.  Ah aussi... Quand j'ai pris l'avion, mes toiles étaient roulées, donc en arrivant, j'ai cherché à les faire encadrer, on m'a indiqué un magasin dans le Uptown (quartier chic) de Kingston, mais j'ai senti que ce n'est pas là où je devais aller, j'avais vu en passant dans un quartier un panneau 'Carpenter', je voulais y retourner, je me suis retrouvé dans une rue étroite, avec des mecs qui me regardaient en coin... Au final mes toiles sont restés 4 jours à Cassava Piece, je les ai retrouvé encadrées, impeccables, et surtout tout le monde dans le quartier les avait vues et elles avaient plu ! J'ai invité les gens de ce quartier à venir voir l'expo, ce qui n'a pas été très simple, les milieux sociaux se mélangeant difficilement... Et c'est là que j'ai attrapé un virus, je me suis dit: j'écoute du reggae, c'est ces gens-là qui me touchent, c'est eux qui inspirent les textes des chansons. Je me suis dit qu'il fallait absolument que je passe plus de temps ici. En plus à cette époque, en France ça ne se passait pas très bien, enfin je donnais des cours de peinture à La Rochelle, j'avais beaucoup d'élèves ça marchait très bien mais j'avais des longues locks, je n'étais pas très conforme si tu vois ce que je veux dire... On m'a freiné sur certaines choses notamment des expos... Donc je me suis lancé dans l'aventure, je suis parti en Jamaïque dans l'optique de rester beaucoup plus longtemps pour pouvoir travailler.

Comment ça s'est passé depuis?
Ça s'est mis en place petit à petit, j'ai commencé à aller faire des portraits personnels pour des gens, j'ai beaucoup bougé sur l'île, je suis arrivé à St Mary où j'ai trouvé un atelier, je me suis lié avec des gens et je suis rentré dans une communauté, j'ai dû me faire accepter. Y a plein de petites communautés comme ça en Jamaïque, des gens qui prennent un terrain, construisent dessus et l'entretiennent, se font enregistrer et mènent une vie en commun. J'ai envie de représenter aussi cet aspect là de la Jamaïque. Je me suis retrouvé également à peindre dans les studios de Big Ship! J'ai peint les gens qu'on me demandait de peindre: Freddy Mc Gregor, Stephen dit 'Di genius' le compositeur qui cartonne actuellement... Le premier que j'ai fait sur le mur de Big Ship, c'était Chino, c'était marrant parce qu'il m'avait donné la photo de promo très 'hype', bling bling avec la belle montre et tout, c'était le premier que je devais faire et y avait 40 personnes derrière moi, Movado qui est passé, qui est arrivé avec ses 50 gars avec lui, moi j'étais sur la sellette, c'était ça passe ou ça casse, c'est bon ou c'est pas bon, les jamaïcains sont très cash... Donc je me suis retrouvé comme ça à travailler dans une ambiance très différente. Cette fresque de Big Ship, 6 mois après l'avoir fait, j'étais à l'autre bout de l'île et je vois Movado qui se fait interviewer devant, Elephant Man qui enregistre aussi son clip devant...

Le rapport entre reggae et peinture s'est-il fait tôt?
De tout temps! Dés mes débuts! La première aquarelle que j'ai faite en couleur, je crois me souvenir que c'était un portrait de Bunny Wailer, une photo sur laquelle il tient une tasse en zinc, ses locks qui retombent, il est 'wild' ! J'ai vraiment travaillé ma technique de couleur étape par étape pour construire mes tableaux en écoutant du dub et du rub-a-dub.
J'ai cette passion du reggae depuis l'âge de 10 ans. En 1981, j'étais aux Etats-Unis avec mon père, on était en voiture et à un moment dans une station-essence il achète une K7, qu'il met ensuite dans le poste, c'était Bob Marley and The Wailers, une K7 orange que j'ai toujours !  Donc j'ai découvert le reggae comme ça et après ça a été Third World puis surtout la découverte du Dub avec Lee Scratch Perry, King Tubby... Je ne parle pas de Studio 1 parce Studio 1 ça fait partie de la vie sentimentale d'un homme (rires) les tunes sont tellement des classiques que ça fait partie de notre vie, enfin je pense que pour tout les gens qui aiment le reggae ce sont des morceaux … on parle de classiques mais ce sont des morceaux qui te nourrissent

En regardant ton exposition on peut voir des peintures mais aussi des croquis, tu peux nous parler de ces différentes façons de travailler?
Il y a deux raisons. Je fais ça pour vivre, et quand tu fais des expos il y a des gens qui viennent et qui  vont t'acheter des peintures parce qu'ils ont le budget, pour les croquis je peux les mettre à un prix plus accessible, mais ce n'est pas la raison principale. La raison principale, c'est que les croquis font partie intégrante de mon travail à Yard et c'est ce que je cherche à présenter ici aussi. Par exemple, ceux de Sizzla et Capleton que tu peux voir ici(page d'acceuil) sont sur un mur là-bas, je travaille avec un croquis au départ et après  je fais la fresque, en sachant que quand on te demande le portait d'un artiste faut que ce soit fait dans la journée, que ça aille très vite! Je veux montrer aussi par les croquis que je ne travaille pas avec photos, j'ai des photos en support mais mon squelette de tableau ne vient pas de là.  Je change des choses, pour le portrait de Junior Reid par exemple, il n'était pas tout à fait comme ça, j'ai ajouté le drapeau et les petits badges parce que pour moi ça colle avec les lyrics que j'entends de lui et l'énergie qu'il met dans sa carrière depuis le début…

J'ai vu aussi que tu as réalisé des dessins pour des pochettes de vinyles...
Oui, on m'a demandé quelques fois de faire des croquis à mettre sur les 45 tours ou les flyers alors je l'ai fait, mais on est aussi dans une époque où pour le vinyle c'est un peu compliqué de faire des pochettes etc... J'ai fait des visuels pour des CDs de promotion d'artistes talentueux avec qui j'avais envie de travailler, comme pour Chino que j'ai cité toute à l'heure, ce qui m'a amené par la suite à faire la fameuse fresque, mais travailler pour des pochettes d'albums, à moins d'être pris par un artiste qui a une major, c'est pas aussi courant aujourd'hui que ça a pu l'être à l'époque.

Par rapport à ton séjour en Jamaïque, tu as rencontré des artistes peintres là-bas?
Oui il y en a beaucoup! Il y a beaucoup de peintres de rue qui font de très belles choses avec peu de moyens. La culture d'art graphique est vraiment très présente, avec aussi des potiers, et les rastas qui excellent dans la sculpture sur bois ! Ils arrivent à raconter une histoire complète sur un tronc d'arbre, ça en devient aussi fort qu'une session de nyabinghi !

Quelles sont tes projets futurs?
J'ai fait pour cette exposition quelque chose d'assez basique pour le grand public mais c'est vraiment une culture très riche donc après j'aimerais bien monter une expo sur des sujets plus ciblés: des périodes précises du reggae, ou des points historiques de la Jamaïque… Y a quand même tout un tas de sujets à aborder, notamment l'histoire des Marrons, qui encore aujourd'hui ont une personnalité à part du reste de l'île et une identité très forte, donc je vais essayer de travailler d'avantage le côté historique, j'ai un gros travail de documentation à faire, ça va prendre du temps mais en tout cas j'ai le projet de présenter des choses comme ça, sur Nanny, sur la révolte des Marrons, sur Paul Bogle, sur tous les héros nationaux, pour qu'on puisse comprendre justement pourquoi ça a été des héros. Mais pour cette expo, on retrouve quand même déjà sur les toiles les symboles nationaux: les ackees, le Cedar Tree, le petit oiseau sur le sac de Lutan fyah le 'Humming Bird' …

Ensuite mon projet actuel pour lequel j'essaye de trouver des fonds, c'est de monter dans la communauté où je vis une école pour enfants et adultes d'arts plastiques. Il y a beaucoup de mamans célibataires sans emploi, j'ai découvert qu'elles avaient une grosse aptitude à dessiner et s'exprimer et qu'elles aimaient ça, donc si elles apprennent à faire des tableaux, elles pourraient les vendre aux alentours, hôtels, touristes… ça peut être une source de revenus et de valorisation et pour moi ça me permet de les remercier de leur accueil et de participer au développement. La situation économique est très difficile, chaque petite chose compte.

Comment ça s'est passé pour toi, ton intégration en Jamaïque, quel est ton ressenti ?
Evidemment ça n'a pas toujours été facile, mais il n'y a pas de raisons pour moi que ce soit facile vu que la Jamaïque n'est pas facile pour ses habitants! Par contre, au niveau de la violence, ce n'est pas du tout pareil que l'image qu'on véhicule aux touristes, on leur fait peur et c'est bien dommage. Un touriste peut se balader en Jamaïque sans problème. C'est un pays chaleureux et accueillant… Bien sûr, c'est une jeunesse un peu débrouillarde, c'est des 'hustlers', qui essayeront bien de soutirer quelques sous aux touristes, mais les attrapes-touristes y en a partout… Tu vois le tableau là-bas (il désigne une pièce de l'exposition), avec le môme et les gousses de cacao?  Une fois il a entendu que je n'avais jamais vu de gousse de cacao, il est parti et est revenu 3 heures plus tard, il était parti en cueillir pour mes les montrer

J'aime la Jamaïque, j'essaye de faire des choses créatives, ouvertes vers les gens, de les faire bien, je m'applique, je donne le meilleur de moi-même… Pour les choses négatives … j'essaye d'en tirer des leçons et je continue droit devant…….. !

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à noter :

Jérôme Baudin

Kisséwon

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